Livre de comptes et justice relationnelle. Boszormenyi-Nagy
- mariaduranarana

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Dernière mise à jour : il y a 5 heures

Pour Boszormenyi-Nagy, les relations humaines ne sont pas seulement régies par des affects ou des interactions, mais aussi par une dimension éthique. En effet, toute relation significative est traversée par une question de justice relationnelle, où chacun cherche à vérifier, de façon souvent inconsciente, que l’échange est équitable.
Boszormenyi-Nagy parle de ledger (registre), parfois traduit par livre de comptes, pour désigner cette comptabilité invisible des mérites et des dettes relationnelles. Elle s’écrit au fil des gestes du quotidien, des renoncements, des sacrifices, des attentions, mais aussi des blessures, des manques et des injustices ressenties.
De plus, ce livre ne fonctionne pas sur une logique comptable stricte, mais sur une logique de réciprocité différée. C’est-à-dire qu’on peut donner sans recevoir immédiatement, à condition qu’il existe une confiance sur la continuité du lien.
Ce qui est central chez Boszormenyi-Nagy, ce n’est pas tant le don que la reconnaissance du don. Ainsi, une personne peut donner beaucoup, se « sacrifier », s’adapter, et pourtant se sentir lésée si ce don n’est pas reconnu. Donc, le sentiment d’injustice ne nait pas tant du manque de réciprocité que de l’absence de reconnaissance éthique. De cette façon, le livre de comptes se déséquilibre lorsque les efforts ne sont pas vus, la souffrance n’est pas entendue et/ou les loyautés sont exploitées.
Le « livre de comptes » s’écrit à partir de ce qui a été donné ou reçu, reconnu ou ignoré, réparé ou laissé en souffrance. Ainsi, lorsque l’un des partenaires a le sentiment ou de donner plus qu’il ne reçoit, ou qu’une dette est impayée, ou qu’il ne peut plus donner, ou qu’il continue à donner par loyauté malgré le sentiment d’injustice, le livre de comptes se fige, la relation perd de sa souplesse, et la confiance dans la réciprocité future s’effondre. Alors le ressentiment, la rancœur, la revendication ou le retrait affectif surgissent, et le partenaire devient, à son insu, le dépositaire de réparations attendus.
Chaque sujet tient, souvent inconsciemment, plusieurs livres de comptes : dans le couple, la famille d’origine, la filiation.
Dans ce contexte, le livre de comptes du couple est rarement vide car chacun arrive avec des dettes héritées de son histoire familiale, des loyautés invisibles et parfois un vécu d’injustice ancien.
Pour Boszormenyi-Nagy la loyauté invisible est un lien éthique profond qui nous oblige envers ceux qui nous ont donné la vie ou pris soin de nous. Donc, nous arrivons avec toutes ces loyautés lorsque nous formons un couple. Les conflits surgissent quand les loyautés familiales entrent en concurrence, ou bien l’un des partenaires se sent instrumentalisé par les loyautés de l’autre, ou lorsqu’un sujet paie une dette qui ne lui appartient pas.
Ce livre de comptes existe dans toute relation, mais il devient conflictuel lorsqu’il est traité avec rigidité. Autrement dit, quand le lien se fragilise, la relation glisse d’une logique de don à une logique de calcul. Je rencontre beaucoup de couples qui comptabilisent chaque geste, chaque manquement, et ce parfois depuis des années. C’est ainsi que leur relation ne fonctionne plus sur la confiance mais sur la tentative permanente de rétablir une balance perçue comme injuste.
Enfin, un point essentiel pour Boszormenyi-Nagy c’est le fait que le livre de comptes ne peut pas être effacé, car il reconnaît qu’il existe des dettes irréparables.
Le travail thérapeutique vise alors non pas à solder tous les comptes, mais à le rendre visible. C’est-à-dire qu’en mettant des mots sur ce que chacun croit avoir donné, perdu ou attendu, le couple peut faire un pas de côté et restaurer la capacité à donner librement, sans contrainte ni exigence de remboursement immédiat. Cela permet de reconnaitre les blessures relationnelles, de restaurer une forme de justice symbolique et de déplacer la relation d’un rapport de dette à la responsabilisation de chacun.
Alors, le sentiment d’équité est préservé, le livre reste « ouvert », souple, et tolère les déséquilibres temporaires.



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